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Réunion : les requins sous surveillance

Dernière mise à jour le jeudi 20 octobre 2011

Article paru sur le site "Sciences et Avenir" - Mercredi 19 Octobre 2011
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Réunion : les requins sous surveillance

Suite à cinq attaques rapprochées de requins à l’île de la Réunion, un programme de Connaissance de l’habitat des requins côtiers réunionnais (CHARC) a été décidé en urgence. Les explications de Bernard Seret, biologiste marin spécialiste des requins à l’IRD.

Bernard Seret, biologiste marin, spécialiste des requins à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), est impliqué dans la coordination du programme CHARC.

Sciences et Avenir : Le programme CHARC (Connaissance de l’habitat des requins côtiers réunionnais) de marquage de requins a été lancé aujourd’hui. De quoi s’agit-il ?

Bernard Seret : Il y a actuellement quelques 200 opérations de marquage de requins en ce moment dans le monde. Celle de La Réunion a été décidée en urgence à la suite de 5 attaques rapprochées sur des plages touristiques. Cette opération va être menée pendant quatre mois au large de la commune de Saint-Paul. Il s’agit de pêcher des requins tigres et bouledogues et de leur poser des marques pour pouvoir les suivre ensuite. Ces marques peuvent être de trois types : le marquage conventionnel, la pose de balises acoustiques ou de balises satellitaires. Dans le premier cas, on pose des sortes d’étiquettes et ce sont ensuite les plongeurs ou les pêcheurs qui fournissent des données sur les lieux où sont vus ces requins. L’étude acoustique permet, elle, un suivi en tempsréel. Après avoir installé une capsule bourrée d’électronique dans la cavité abdominale du requin, on le remet à l’eau et on le suit ensuite pendant quelques jours en captant, via des stations d’écoute, les ultrasons émis par la capsule. Le problème c’est que s’il y a un obstacle entre l’émetteur et l’antenne, ou si le requin plonge trop profondément, cela interrompt la transmission.

Il s’agit donc de suivis à court terme ?

Pour l’instant, le programme CHARC n’a pas de moyens financiers suffisants pour acheter le troisième type de balises. Et en ce qui concerne les balises acoustiques, même si notre laboratoire a prêté quelques balises acoustiques pour ce marquage, il n’y en a qu’une dizaine à La Réunion.

Or, les opérations à plus long terme sont évidemment celles qui intéressent le plus les scientifiques. Elles impliquent l’utilisation de balises satellitaire qui enregistrent et conservent différents paramètres en mémoire interne. Lorsque le requin revient en surface, la balise envoie des paquets de données vers le satellite dévolu à cette recherche – typiquement le réseau Argos. Si c’est un type de requin qui revient peu en surface, il faut pouvoir larguer la balise à un moment donné pour qu’elle remonte à la surface et envoie ces données via les satellites. Au moment de la transmission automatique, la balise envoie un résumé, fait de moyennes des données. L’idéal, cependant, c’est de récupérer la balise elle-même et les milliers de données qu’elle contient. Cette technologie est très efficace, mais chère : environ 3 000€ pour une balise, à quoi il faut ajouter les 800 euros de location d’un faisceau pour la transmission des données auprès du réseau Argos.

Cette étude CHARC va-t-elle s’étendre au-delà des quatre mois annoncés pour cette première étape ?

Les autorités publiques de La Réunion ont décidé de lancer une grande étude scientifique sur au moins deux années, avec le financement de l’Etat et de région. Cela fait des années que les chercheurs réclament ce type d’étude, sans succès. Cette fois, la décision a été prise dans l’urgence, sous la pression de la population. Car nous ne disposons d’aucune donnée scientifique sur les requins de La Réunion. Nous sommes incapables, par exemple, d’évaluer la taille de ces populations. Nous en sommes réduits aux hypothèses. En fait, nous ne connaissons même pas l’identité des requins à l’origine des attaques.

Le comportement des requins a-t-il changé dernièrement ?

Il y a toujours eu des requins et des cétacés à La Réunion. On note depuis 25 ans un accident par an en moyenne, avec parfois des années noires. En 1992, il y a eu 4 accidents et 2 morts et cette année : 5 accidents et 2 morts. La problématique est donc récurrente dans ce département d’outre-mer.

En réalité, il n’y a pas de changement de comportement des requins, a priori. Ils sont en maraude, à la recherche de nourriture. C’est le comportement humain qui a changé et modifié l’environnement marin. Le récif réunionnais est l’un des plus abîmé au monde. Longtemps, il n’y avait plus rien à manger pour les requins sur ce récif. Il a ensuite été mis en partie en réserve marine. C’est une très bonne chose, le récif a repris vie. L’écosystème se restaure, se repeuple de poissons, de tortures marines, etc. Du coup, les maillons supérieurs de la chaîne alimentaire – les grands prédateurs que sont les requins - reviennent aussi. Les requins tigres, notamment sont friands de tortues. Or, les attaques ont eu lieu précisément dans cette zone de réserve marine...

Il y a par ailleurs une forte pollution organique à La Réunion, les eaux usées n’étant systématiquement traitées, notamment près des côtes. On observe également que les attaques de requins se produisent après un orage qui entraîne un lessivage du milieu terrestre, drainé vers la mer par des ravines : or les attaques se produisent souvent en face de ces ravines. Mais il ne s’agit là que d’observations empiriques.

L’activité de pêche a-t-elle joué un rôle ?

Certainement. Mais là encore nous n’avons aucune donnée réelle pour en juger. Il y a, au large de La Réunion, une trentaine de DCP (dispositif de concentration de poissons). Ces installations ont pour objectif de fixer les bancs de thons qui sont ainsi à disposition des pêcheurs. Mais cela attire aussi les requins, notamment les requins soyeux et océaniques.

A Saint-Gilles, lieu où se sont produits plusieurs attaques, il y en a cinq situés à moins de 10 km de la côte. Pour les requins, cette distance se fait en un coup de nageoire.

De plus, une ferme aquacole est installée depuis 2007 dans la baie de Saint-Paul. Elle a actuellement sept cages en pleine production. Y a-t-il une relation entre la présence de cette ferme et les accidents ? Il y a des stimuli partout autour des cages (bruit, vibrations,… ) qui attirent les requins. Statistiquement, il y en a toujours un ou deux qui peuvent s’éloigner de la ferme et aller faire un tour du côté du récif où se trouvent les baigneurs, à quelques 7 kilomètres de là. La Réunion n’est pas une zone très poissonneuse et à la côte il n’y a plus grand-chose à se mettre sous la dent pour un requin. Alors les cages de la ferme attirent les prédateurs dans le désert qu’est devenue la baie de Saint-Paul. Cependant, cela ne sert qu’à les exciter, car ils ne peuvent pas manger. Le kayakiste qui s’est fait attaquer dernièrement venait précisément d’entrer dans la baie de Saint-Paul.

Cette activité aquacole serait donc impliquée ?

Les Américains ont étudié ces dernières années les requins des îles Hawaii. Ils ont constaté que les requins tigre vont visiter différents sites où ils s’alimentent. Ils ont un circuit bien établi sur un ou plusieurs jours et, ont-ils constaté, les fermes aquacoles deviennent désormais des stations de visite pour les requins tigre. Mais tant que nous n’avons pas de données scientifiques in situ à La Réunion, nous ne pouvons tirer de conséquence. D’autant que cette ferme aquacole génère de grands profits à Saint-Paul, ce qui pourrait alors entrer en conflit avec l’activité touristique de la voisine, Saint-Gilles. Ces deux activités pourraient se montrer incompatibles à si peu de distance.
Ce qui est sûr, c’est que les requins ont faim : l’une des planches de surf attaquée a été mordue plusieurs fois, ce qui montre leur désespoir.

Faudra-t-il éradiquer les requins à La Réunion ?

Il se pose une grave question morale dans ce que nous allons décider à La Réunion. Peut-on mettre en péril une ressource naturelle, qui a prouvé son utilité dans l’écosystème, pour le plaisir de quelques-uns ? Ne jouons pas les apprentis sorciers. Cela reviendrait à nuire à nous-mêmes.

Propos recueillis par Sylvie Rouat



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