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Nous n’irons plus pêcher le thon rouge en Libye

Dernière mise à jour le mardi 8 mars 2011

Article paru sur le site "Le Point" - Lundi 07 Mars 2011
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Nous n’irons plus pêcher le thon rouge en Libye

Partenaires de sociétés proches du clan Kadhafi, plusieurs armateurs français risquent aujourd’hui de tout perdre.

Depuis 2004, plusieurs propriétaires de thoniers-senneurs français avaient passé une partie de leur flotte sous pavillon libyen pour accéder aux eaux hyper poissonneuses situées au large du pays de Kadhafi. Chaque printemps, des dizaines de milliers de thons rouges s’y donnent rendez-vous pour une immense bacchanale, plus préoccupés d’amours que de sécurité. Il suffit d’y jeter un filet pour emprisonner jusqu’à cent tonnes d’individus, soit une recette de 600 000 euros (l’an dernier le kilo de thon vivant se vendait entre 4,5 et 7 euros aux fermes d’engraissement) ! Plus fort que le Loto. Les eaux libyennes sont d’autant plus prisées par les pêcheurs qu’elles sont très peu surveillées, d’où un fort soupçon de pêche illégale. Mais qui aurait eu l’audace d’effectuer des contrôles dans la cour de Kadhafi ? Personne. D’autant qu’il est de notoriété publique que son deuxième fils, le fameux Seif el-Islam Kadhafi, avait fourré son nez dans cette pêche miraculeuse.

Avec la révolution libyenne, le pactole risque de se tarir brutalement. Les Scannapieco et Avallone, les deux principaux armateurs sétois à s’être acoquinés avec les Libyens sont inquiets. Déjà, l’organisation Robin des bois vient de dénoncer ces accords en publiant la liste des thoniers-senneurs que ces armateurs ont fait passer sous pavillon libyen : le Jarjaroma, ex-Rosine Arthur, l’AOEA, ex-Jean-Marie Christian II, le Ras Etten ex-Marcal et le Regatta, ex-Jean-Marie Christian. Leur inquiétude est d’autant plus vive que la Libye ne pourra probablement pas disposer de son quota 2011. En effet, occupé sur un autre front, le gouvernement n’a pas rédigé ni transmis à la CICTA le plan de gestion de pêche obligatoire. Il est donc fort probable que la pêche au thon rouge sera fermée en Libye en mai prochain, ce qui est d’autant plus rageant pour les pêcheurs "libyanisés" que Tripoli avait reçu, cette année, un quota bien supérieur à celui de l’an dernier.

Les profits tombent à l’eau

En 2002, le Sétois Janvier Scannapieco est le premier armateur français à jeter ses filets dans les eaux libyennes. Il fait un carton. Dès l’année suivante, alléchés par cette pêche mirifique, d’autres propriétaires français de thoniers mettent le cap sur la Libye. Parmi eux, Jean-Marie Avallone (Médi Pêche), ou encore les frères Giordano. Mais les Libyens ne sont pas fous. Ils ont vite fait de comprendre qu’ils possèdent là une véritable mine d’or... rouge, ils mettent donc en vente des licences de pêche. Cela ne suffit pas. En 2004, Tripoli décide de réserver la capture des thons rouges aux seuls bateaux libyens. Du coup, certains armateurs français (pas les frères Giordano, par exemple) signent des accords avec des sociétés libyennes de pêche, passant leurs plus vieux thoniers-senneurs sous pavillon libyen, mettant sous drapeau français les bateaux hypermodernes construits cette même année 2004 avec des subventions européennes. L’une de ces sociétés libyennes est la Ras Al Hilal Marine Services qui appartiendrait au fils de Kadhafi.

Dès lors, la pêche au thon se pratique en meute par les thoniers libyens et français. Les premiers rabattent le poisson vers les seconds qui, mieux équipés, les capturent. Les tonnages sont ensuite répartis entre les thoniers de façon à pouvoir prétendre à la fois aux quotas français et libyens. Sans compter les milliers de tonnes non déclarées. Pendant quelques années, les entreprises franco-libyennes se goinfrent avec la bénédiction du clan Kadhafi qui reçoit une part du butin. Jusqu’à l’an dernier, quand l’Union européenne interdit aux thoniers français la pêche en meute. Néanmoins, certains observateurs restent persuadés que les captures illégales se poursuivent. En zone libyenne, mais aussi ailleurs. Il existe bien un observateur officiel embarqué à bord de chaque bateau pour surveiller les conditions de pêche, mais comment contrôler les tonnages capturés quand le poisson ne sort jamais de l’eau ? Il est transféré directement depuis la senne qui l’a capturé jusque dans la cage qui le transportera à la ferme d’engraissement. Le comptage se fait par des plongeurs. Les rapports d’après la campagne de 2010 signalent bien l’incapacité des observateurs à... observer.

Soupçons de pêche illégale

S’il est quasi impossible de prendre le pêcheur la main dans le sac, en revanche, la compilation des documents officiels remplis à chaque transfert de poisson laisse apparaître un fort soupçon de triche. Un expert très connu dans ce milieu, mais qui a voulu rester anonyme, a pu consulter ces documents en principe confidentiels. "Curieusement, quand le pêcheur déclare une pêche de 100 tonnes, celle-ci devient 120 tonnes lors de la vente à la ferme d’engraissement, puis 140 tonnes quand le thon est vendu au Japon, puis 160 tonnes quand elle rejoint les entrepôts à Tokyo. Cette inflation du tonnage est bien la preuve qu’il existe une pêche illégale", s’exclame-t-il.

Aujourd’hui, après avoir pleinement profité de la situation durant plusieurs années, les pêcheurs "franco-libyens" se retrouvent dans une situation compliquée. Lors de l’ouverture de la pêche au thon le 15 mai prochain, non seulement ils ne pourront plus compter sur le quota libyen, mais ils se retrouvent également avec un quota français réduit à la portion congrue. En effet, la France a vu son quota 2011 amputé de 1 500 tonnes pour rembourser sa surpêche de 2007, ne lui laissant plus que 958 tonnes, dont seulement 680 tonnes à se partager entre les thoniers-senneurs. Une misère à côté des quelque 2 000 tonnes de l’an dernier. Ce n’est pas les écolos qui pleureront sur les pêcheurs. Quant à l’organisation Robin des bois, elle réclame au gouvernement français "de suspendre ces accords de pêche bilatéraux et de saisir les thoniers-senneurs immatriculés en Libye séjournant dans les ports français".



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