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Mort des huîtres : l’un des suspects chargé d’enquêter

Dernière mise à jour le lundi 14 février 2011

Article paru sur le site "Rue 89" - Mercredi 09 Février 2011
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Mort des huîtres : l’un des suspects chargé d’enquêter

Depuis 2008, les jeunes huîtres sont frappées d’un mal mystérieux qui tue entre 60 et 100% des coquillages. De nombreux ostréiculteurs accusent l’institut de recherche Ifremer, « juge et partie » de la crise.

« Au prochain Noël, je ne pourrai vendre que 20% de ma production habituelle. »

Les stocks d’huîtres de cet ostréiculteur breton sont quasiment épuisés, et ses jeunes coquillages continuent de mourir. Faute de subvention, il devra fermer son entreprise.

Sachant qu’il faut trois ans en moyenne pour qu’une huître soit consommable, ces mortalités exceptionnelles vont se faire ressentir cette année. D’après les prévisions, un tiers des 3 000 entreprises conchylicoles sont directement menacées, et les professionnels produiront en moyenne deux fois moins d’huîtres qu’auparavant.

Cause des mortalités : « Tout est au conditionnel »

L’Ifremer, Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer, a été chargé par le ministère de l’Agriculture d’étudier ce phénomène. Après analyse des prélèvements de naissains (groupes de larves d’huîtres), l’Ifremer a détecté la présence de l’herpès virus.

Connu depuis les années 90, le virus tuait déjà avant 2008, mais dans des proportions limitées (entre 10 et 20% suivant les régions). Depuis, le virus a muté, est devenu plus agressif, et serait à l’origine de cette vague tueuse selon l’institut.

Pourtant, de nombreux ostréiculteurs ne croient pas à cette piste. Rassemblée derrière Goulven Brest, le président du Comité national de conchyliculture, une partie des ostréiculteurs pointent du doigt d’autres éléments :

« Le virus herpès est une conséquence des mortalités, pas la cause. Nous y voyons à la fois l’action de pathogènes présents dans l’eau, mais aussi l’impact de l’évolution du climat et la dégradation rapide de la qualité de l’eau.

Enfin, nous sommes également sceptiques sur les évolutions génétiques des souches d’huîtres. »

Dans l’histoire, « il y a huître et huître »

Aujourd’hui en effet, il existe deux types d’huîtres creuses sur le marché, pourtant vendues sans distinction dans le commerce :

* les huîtres diploïdes, 100% naturelles. Elles sont génétiquement composées de paires de chromosomes. Fertiles, elles deviennent laiteuses, du nom de la matière blanchâtre qui apparaît au moment de la reproduction. Pour cette raison, on conseille de les déguster lors des mois en « r » seulement.

* les huîtres triploïdes, appelées également « huîtres des quatre saisons ». Ces animaux, biologiquement modifiés, possèdent trois chromosomes au lieu de deux. Stériles, ces huîtres ne dépensent pas leur énergie à se reproduire, grossissent donc plus rapidement, et ne sont jamais laiteuses.

Plusieurs opérations complexes peuvent les produire mais la plus courante depuis 2008 consiste à croiser une huître diploïde, et une huître tétraploïde (qui a quatre chromosomes). Précision : au niveau des règlements, cette nouvelle huître n’est pas considérée comme un OGM, car ce sont les chromosomes et non les gènes qui sont modifiés.

« La moitié des professionnels du secteur se méfient des triploïdes », selon Gérard Bitaud, professeur de cultures marines.

Pourtant, celles-ci ont d’abord été perçues comme une véritable poule aux œufs d’or pour le secteur. Commercialisables plus vite et toute l’année, elles constituent une manne économique considérable pour les ostréiculteurs. Les écloseries – établissements d’aquaculture destinés à la reproduction des géniteurs et à l’obtention de larves – ont sauté sur l’occasion, et ont largement développé l’huître triploïde. Aujourd’hui, elle constitue environ un tiers du marché.

L’Ifremer,« juge et partie » du débat

Mais si l’huître triploïde provoque la discorde, c’est aussi parce que beaucoup dénoncent « le rôle ambivalent de l’Ifremer ». Détail important en effet : c’est l’Institut qui est à l’origine de cette découverte. Il a donc déposé un brevet pour le développement des huîtres tétraploïdes, indispensables aujourd’hui pour obtenir les fameuses « huîtres des quatre saisons ». L’Ifremer produit les mâles tétraploïdes, et les vend ensuite aux écloseries.

Un mélange des fonctions qui dérange Goulven Brest :

« Actuellement, l’Ifremer a un monopole absolu. Non seulement tout passe par eux en ce qui concerne la réglementation au niveau européen et au niveau français [ils sont le laboratoire de référence sur ces deux plans, ndlr], mais ils ont aussi en charge toute la surveillance du milieu marin, et ils créent les tétraploïdes.

On ne peut pas imaginer qu’il y ait objectivité. Même pour faire travailler des laboratoires indépendants en parallèle, il faut que ceux-ci aient un agrément de l’Ifremer. »

Le rapport commandé par le ministère de l’Agriculture sur les conséquences de l’utilisation des triploïdes.En 2009, le ministère de l’Agriculture et de la Pêche a commandé un rapport sur les conséquences de l’utilisation des triploïdes, pour l’environnement et le secteur ostréicole. Les conclusions sont claires :

« Ce phénomène [de mortalité] n’a aucun rapport possible avec l’utilisation de naissains d’écloserie et avec le développement des élevages d’individus triploïdes. » (Télécharger le rapport)

Mais en se penchant sur les auteurs du rapport, les quatre noms figurant au dossier ne sont pas inconnus de l’Ifremer. Trois des quatre scientifiques ont travaillé ou travaillent encore pour l’institut. Gilles Bœuf y a ainsi travaillé vingt ans, et en est encore le président du comité scientifique.

« Il ne faut pas diaboliser la science »

Pour l’Ifremer, cette position commerciale se justifie. Jean-Pierre Baud, responsable du programme « Aquaculture durable », rappelle :

« C’est notre travail de faire de l’innovation, si nous ne l’avions pas fait, les Américains auraient développé ces brevets avant nous.

L’Ifremer n’est pas là pour se faire de l’argent sur le dos des professionnels. Nous avons créé les triploïdes sur demande des professionnels, pour diversifier les produits.

Si un ostréiculteur se met à faire uniquement des huîtres triploïdes, c’est une dérive professionnelle, nous ne sommes pas responsables. »

Malgré ce conflit d’intérêts, la majorité de la profession reconnaît que l’Ifremer doit garder le contrôle des huîtres triploïdes. Les risques pour le milieu marin sont importants : hybridation, stérilisation, etc. Cette restriction permet d’en cadrer l’usage selon Patrick Hervé, professeur d’écologie en cultures marines :

« Si aujourd’hui, les triploïdes n’étaient plus un monopole de l’Ifremer, beaucoup joueraient les apprentis sorciers. Il ne faut pas diaboliser la science. Aujourd’hui, toutes les huîtres sont touchées. »

Le milieu marin contaminé : « L’huître est l’abeille des mers »

La mortalité des huîtres est d’autant plus inquiétante que le coquillage est souvent une « sonnette d’alarme » de la qualité des océans. L’huître se nourrit en filtrant l’eau, elle est donc en première ligne pour absorber tout agent toxique ou pathogène. Patrick Hervé a procédé à des tests pour déterminer le moment où les huîtres meurent.

« Tout cela n’est qu’une hypothèse mais l’eau de mer n’est pas pour rien dans le phénomène. Nous avons fait l’expérience : dans nos bassins, nous avions du naissain sain. Ensuite, nous avons procédé à des entrées d’eau de mer. C’est à ce moment là que nous avons constaté des mortalités. »

L’huître serait le témoin d’un mal plus vaste qui atteint nos océans depuis 2008. Il faudra donc du temps pour déterminer la cause de ce mal et y remédier. Un délai que beaucoup d’ostréiculteurs redoutent.

Un secteur économique à l’agonie

Aujourd’hui, toute la profession est touchée. Le ministre de l’Agriculture Bruno Lemaire a promis un vaste plan de soutien lors des Assises de la conchyliculture, clôturées en octobre dernier. En 2008, le secteur ostréicole a été classé en « calamité agricole », ce qui a permis de verser une aide de 75 millions d’euros en deux ans. A cela, s’ajoutent des exonérations de redevance domaniale et des allègements fiscaux.

Pour Philippe Mauguin, directeur des pêches au ministère, ce plan de soutien est une priorité :

« Ça peut surprendre un tel montant d’aides publiques en temps de budget serré. 17 000 emplois sont concernés, ça paraît peu, mais c’est déterminant pour la vitalité de la frange littorale, et pour la France, premier producteur d’huîtres en Europe et quatrième au monde. Il faut aider ces entreprises à tenir le temps qu’une solution soit trouvée. »

Mais les ostréiculteurs sont lucides. « On ne pourra pas continuer à perfuser longtemps toute une profession », s’inquiète Christian Ducot, ostréiculteur à Saint-Philibert. D’autant que les perspectives restent sombres. L’Ifremer procède à des recherches génétiques, pour trouver des souches résistantes, et repeupler le milieu.

La théorie de l’évolution version mollusque

Le secteur ostréicole a déjà connu par le passé des crises majeures. En 1970, des mortalités exceptionnelles avaient été observées. L’huître portugaise, alors exploitée, avait été complètement abandonnée, au profit de l’huître japonaise, qui se développe aujourd’hui encore dans les parcs français. (Voir la vidéo)

Les professionnels restent donc optimistes, persuadés qu’une souche résistante au virus va émerger. L’Ifremer conduit un vaste programme de recherche pour trouver une souche résistante et lancer un plan de réensemencement du littoral. La théorie de l’évolution version mollusque. Les résultats des premières sélections devraient être connus en mai.

Quelques lueurs d’espoir viennent éclairer le tableau. Début janvier, une réunion au sommet s’est tenue dans la région de l’étang de Thau. Autour de la table, des professionnels, des élus locaux, et les avocats des mystérieux inventeurs d’un procédé « anti-herpès virus ».

Les discussions ont vite été abrégées. Les avocats n’ont rien dévoilé du remède miracle, qui serait testé depuis plus de deux ans avec succès par des ostréiculteurs. Les inventeurs veulent monnayer leur découverte, et réclament d’abord que la profession mette de l’argent sur la table.

Beaucoup d’ostréiculteurs restent donc sceptiques :

« Tant qu’on a rien vu, on s’emballe pas : les solutions miracles sous conditions d’argent, c’est jamais vraiment bon signe. »

Photo : des ostréiculteurs d’Arcachon protestent contre les résultats des tests pratiqués en laboratoires, le 21 août 2009 (Olivier Pon/Reuters).



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