Manger la mer, Invitez la mer à votre table !

Accueil > Actualités de la mer > Les maquereaux de la colère

Les maquereaux de la colère

Dernière mise à jour le mardi 5 octobre 2010

Article paru sur le site "La Libre.be" - Vendredi 1er Octobre 2010
Visualiser l’article complet



Les maquereaux de la colère

L’Islande et les îles Féroé ont sensiblement augmenté leurs quotas de pêche. Une situation qui crée de vives tensions avec l’Union européenne et la Norvège.

* Dossier : "Notre planète"

Après un premier coup de semonce à la mi-août, la commissaire européenne à la Pêche, Maria Damanaki, a réitéré ce lundi l’avertissement adressé à l’Islande et aux îles Féroé : si ces deux pays ne revoient pas leur position sur leurs quotas de pêche au maquereau, l’Europe n’hésitera pas à prendre des mesures de rétorsion qui pourraient concerner des accords conclus pour d’autres stocks de poissons. Au terme d’une réunion qui rassemblait les ministres de la Pêche des Vingt-sept, la commissaire grecque a qualifié d’"inacceptable" l’attitude de ces deux pays, précisant que si l’Europe souhaitait trouver un accord à long terme sur ce dossier, celui-ci ne se ferait pas "à n’importe quel prix".

Cette querelle trouve son origine dans la décision unilatérale de l’Islande et des îles Féroé d’augmenter de manière considérable leurs quotas de pêche au maquereau, les portant respectivement à 130 000 et 85 000 tonnes pour l’année 2010, alors qu’ils se contentaient de quelques milliers de tonnes il y a 3 ou 4 ans.

Une annonce qui a suscité la colère de certains pays de l’Union européenne. Struan Stevenson, un représentant écossais au sein de la commission pêche du Parlement européen, allant jusqu’à accuser ces deux pays de se comporter comme des "envahisseurs vikings des temps modernes" et demandant que l’on refuse l’accès des ports européens à leurs bateaux. Fin août, des pêcheurs écossais ont ainsi empêché le déchargement d’un chalutier féringien dans le port de Peterhead. Un mouvement d’humeur compréhensible quand on sait que le maquereau constitue une part très importante des revenus de la flotte de pêche écossaise. Ce pays goûte donc peu cette concurrence accrue, d’autant plus mal perçue que les Etats membres de l’UE sont, pour leur part, tenus de respecter les quotas sur lesquels l’Europe s’est engagée.

De son côté, la Norvège, qui a conclu des accords bilatéraux pour un plan de gestion pluriannuel avec les Européens, a également manifesté son mécontentement. Tandis que ces deux parties travaillent à une gestion durable du stock de maquereaux, "les quantités pêchées par l’Islande et les Féroé dépassent de très loin ce qui était prévu. Il faut une solution à cette situation, intenable pour les stocks", a encore déclaré Mme Damanaki alors que les négociations sur ce sujet doivent reprendre dans le courant du mois d’octobre. Et, bien que la Commission le démente, cette histoire risque fort de peser sur la demande d’adhésion de l’Islande à l’Union européenne.

Sur le plan juridique, rien ne peut pourtant être reproché deux pays "rebelles", explique le Pr Philippe Vincent qui enseigne le droit de la mer à l’université de Liège, dans la mesure où ces bancs de poissons fraient à moins de 370 km de leurs côtes. Une limite qui correspond à la zone économique exclusive dans laquelle un Etat décide librement des quantités de poisson qu’il va prélever.

Pour tenter de gérer les ressources et éviter les risques de surpêche, tant dans les eaux territoriales que dans les eaux internationales où la pêche est également libre, des organes de concertation internationaux ont été mis en place, poursuit-il. Dans le cas présent, la question du maquereau se discute au sein de la Commission des pêches de l’Atlantique Nord-Est (qui rassemble l’Union européenne, l’Islande, la Norvège, la Russie, les îles Féroé et le Groenland). Sur la base des recommandations rendues par un organe scientifique­ - le Conseil international d’exploration de la mer -, ces pays se répartissent chaque année des quotas. Mais ceux-ci n’ont aucune valeur obligatoire.

En outre, l’Islande fait valoir pour sa défense qu’elle était jusqu’il y a peu tenue écartée des discussions entre Etats riverains des ressources en maquereaux - un statut qui permet aux pays concernés de bénéficier d’une priorité dans la répartition des quotas. Elle n’aurait dès lors pas eu d’autre choix que de fixer son propre contingent et affirme que les autres parties concernées - la Norvège, l’Union européenne et les îles Féroé - ont agi de la même manière, faute d’être arrivées à un accord pour la saison de pêche 2010.

Alors que les pêcheurs islandais ont longtemps délaissé le maquereau, le soudain attrait du pays pour ce poisson s’explique tout d’abord par le marasme économique dans lequel est plongé l’île en raison de l’effondrement de son système bancaire, emporté par la fameuse crise des "subprimes". L’industrie de la pêche fournit en outre directement ou indirectement du travail à près de 10 % de la population et représente 40 % du revenu de ses exportations. "Les pêcheurs qui travaillent sur de grands bateaux gagnent entre 10 000 et 20 000€ par mois. Quant aux autres - ceux qui sont dans les petits bateaux - leurs salaires oscillent entre 3 000 et 4 000€", confie Gestur Matthiasson, un pêcheur islandais. Quant à la crise, ses effets seraient plutôt bénéfiques pour le secteur, explique-t-il : "Avant 2008, notre poisson se vendait 2,5€ le kilo, tandis que maintenant le prix avoisine le double. De plus, la vente se fait en euros et pas en couronnes, donc même la perte de la valeur de la monnaie nationale peut être considérée comme un atout." Dans ces conditions, la tentation est grande de se refaire une santé financière sur le dos du maquereau.

D’aucuns avancent également un autre élément d’explication : après avoir consenti de coûteux investissements dans des navires pour la pêche au merlan bleu, l’Islande et les îles Féroé ont dû faire face à un effondrement des stocks de cette espèce qui les a amenés à se rabattre sur autre chose.

De son côté, le ministère islandais de la Pêche met un autre argument sur la table. Cartes à l’appui, celui-ci affirme que le réchauffement climatique est à l’origine d’une remontée des bancs de maquereaux dans les eaux territoriales du pays. Une manne céleste qui justifierait donc l’accroissement des prises.

Sans se prononcer sur le cas précis du maquereau, le spécialiste français de la gestion des ressources marines, Philippe Cury (Ifremer), confirme que l’on observe d’ores et déjà des évolutions dans les migrations de certaines espèces, comme l’anchois, qui sous l’effet du réchauffement, ont tendance à remonter vers le nord.

Une explication qui ne convainc en tout cas pas les détracteurs européens de l’Islande, pour qui cette dernière met à mal un équilibre déjà fragile.



Suivre la vie du site RSS 2.0 | Contacts | Qui suis-je ? | Remerciements | Plan du site | SPIP