Manger la mer, Invitez la mer à votre table !

Accueil > Actualités de la mer > Les huîtres assoiffées d’eau douce

Les huîtres assoiffées d’eau douce

Dernière mise à jour le mardi 14 juin 2011

Article paru sur le site "Sud-Ouest" - Mardi 07 Juin 2011
Visualiser l’article original



Les huîtres assoiffées d’eau douce

Les ostréiculteurs de la région redoutent l’« absence d’anticipation » dans la gestion de l’eau douce, nécessaire au bon développement du mollusque marin

Elle a hérité sa jolie forme coffrée du fond des âges. L’huître creuse peut ainsi se poser sur des fonds vaseux, sans risquer d’étouffer. Une rusticité qui lui offre aussi de s’acclimater aux variations de salinité des estuaires. Un héritage de plus de 10 000 ans. Au temps où les torrents tumultueux de la fin de l’ère glaciaire ont fini par s’assagir et couler en fleuves tranquilles ; où s’est formé l’estran, qui découvre à marée basse.

Quand la mer se retire aujourd’hui, la Crassostrea gigas se claquemure derrière ses deux valves. Ne dit-on pas « fermé comme une huître » ? À la renverse de marée, la creuse reprend son ouvrage et filtre le phytoplancton en suspension, à une cadence qui pousserait vers la sortie le champion des suce-goulots : 2 litres à l’heure !

« Pour se reproduire et engraisser, l’huître a besoin d’eau douce », assène Michel Bertin. Ce jour-là, le producteur trembladais relève des coupelles sur lesquelles est fixé le naissain capté l’été dernier, à l’embouchure de la Seudre. Des huîtres de moins d’un an qui seront réimmergées en Bretagne, pour la deuxième phase du cycle d’élevage.

« Les racines de l’océan »

Souvent, il revient à l’éleveur ces mots d’Isabelle Autissier : « Les fleuves sont les racines des océans… » Il cite la navigatrice à l’envi. Comme il scande depuis plusieurs années sa revendication : « Une fois qu’elles sont fixées, il nous faut de l’eau douce pour avoir une croissance harmonieuse des larves. Quand l’eau est trop dure, ça ne passe pas. » Et cet été, le représentant du syndicat Apromarais a déjà eu l’occasion d’exprimer en préfecture que cela risquait fort « de ne pas passer ».

Mais, au sein de cet Observatoire de l’eau en Charente-Maritime, ils ne sont que deux représentants de la conchyliculture. Deux hommes de l’aval, auxquels est abandonné ce qu’il reste quand agriculture, industrie, et consommation touristique ont prélevé leurs parts sur la nappe. Ces deux voix sont bel et bien noyées dans le concert d’une soixantaine d’instrumentistes de l’administration, de l’environnement, de l’irrigation, qui interprètent débits de crise et d’objectif.

Posons le regard sur le fleuve Charente, l’un des cinq cours d’eau qui alimentent l’estran charentais. « Le débit d’objectif d’étiage - en dessous duquel tous les besoins ne sont plus satisfaits - a été franchi le 22 mai dernier. En 2010, ce seuil des 15 m³/s (relevé en amont de Saintes) n’avait été atteint que le 31 juillet. À ce jour, il n’est plus que de 13,6 m3 », indique Charlotte Delécluses, chargée de mission environnement au Comité régional conchylicole Poitou-Charentes.

L’eau douce, un bien si précieux pour l’ostréiculteur ? « Oui, elle transporte l’azote, le phosphore, la silice, nécessaires au développement et au renforcement du phytoplancton, et les éléments détritiques, des molécules complexes que l’huître filtre aussi », détaille Jean Prou, du Laboratoire environnement ressources des pertuis charentais, une unité de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer). Pour que l’huître parvienne à maturité sexuelle et se reproduise, il faut de la chaleur et de la nourriture. Donc de l’eau douce. » L’équation n’est pas toujours vérifiée. La nature est complexe. En 2003, année de sécheresse, la reproduction fut bonne, malgré le déficit hydrique. Mais la température, dès le printemps, était déjà élevée : campagne de captage sauvée !

Ce printemps déjà, le niveau de salinité est très élevé en aval de la Charente. « Il est à 26 pour 1 000, contre 16 pour 1 000 en moyenne en mai. » Pour étalonner la mesure, il faut savoir que l’eau de mer présente une salinité moyenne de 35 pour 1 000.

Autre risque : les huîtres seront prêtes à se reproduire. Une conséquence de la hausse de la température. Le danger ? Que ces larves en pleine croissance ne soient cueillies par un nouveau pic de surmortalité estivale, dès leur apparition dans le milieu. Une autre plaie de l’ostréiculture qui peut accentuer les effets de la sécheresse.

Suffirait-il, pour résoudre l’équation, de lâcher l’eau stockée dans les marais doux, comme cela avait été fait à l’été 2006 ? Pour Michel Bertin, il y aurait entre une telle option et un effet d’annonce pas plus d’épaisseur qu’entre deux coquilles d’huître… La bulle d’eau douce qui se formerait alors en mer menacerait de rompre l’équilibre du mélange auquel l’huître reste sensible.

« Ce que nous n’admettons plus, c’est l’absence d’anticipation dans la gestion de l’eau », tempête le professionnel, qui a vu dans la même semaine le préfet suspendre l’irrigation, puis signer dans la foulée un train d’exceptions nocturnes.

Pourtant, Michel Bertin se déclare prêt à soutenir les irrigants dans leur demande de réserves de substitution. Mais il ne veut pas de n’importe quelle « bassine ». Il n’accepte que « celles que l’on remplit à partir des fleuves quand les précipitations sont abondantes » et refuse « les réserves alimentées à partir de la nappe phréatique ». Qui voudra l’entendre ?

Le pire des scénarios serait que la sécheresse nuise au captage, au point de contraindre la majorité des ostréiculteurs à se retourner vers les écloseries pour se fournir en naissain. Cette perte de liberté, les agriculteurs peuvent la mesurer sans difficulté. Surtout lorsqu’ils sont sous le joug des grands groupes semenciers.



Suivre la vie du site RSS 2.0 | Contacts | Qui suis-je ? | Remerciements | Plan du site | SPIP